Pourquoi a-t-on une langue = une race dans les mondes de fiction?

MV5BMTQzMTE2MjczM15BMl5BanBnXkFtZTcwMDA5NDk4OQ@@._V1_SX640_SY720_Lorsque l’on observe la plupart des œuvres de fiction, il est drôle de constater que la plupart de celles qui optent pour les langues construites optent également pour une répartition des langues relativement simple: une race = une langue. Cela se vérifie presque partout: Dans Warcraft, chaque race possède sa langue, dans Game of Thrones, les peuples emblématiques la leur, idem pour les extra-terrestres de Defiance ou les na’vi d’avatar. Bien qu’il s’agisse là évidemment d’une solution bien pratique, il convient tout de même d’analyser la plausibilité d’un tel scénario: en effet, si l’on prend pour comparaison la race humaine, dont on considère qu’elle parle au moins 6000 langues, on comprend en quoi cela peut être contestable.

Un aperçu sur notre race: une très longue introduction.

Tout d’abord, il convient d’analyser la situation de la race humaine (l’homo sapiens!). On considère que la race humaine parle en gros 6000 langues (bien évidemment, tout dépend de la définition que l’on donne au mot « langue ») que l’on répartit le plus souvent familles:

  • les langues dravidiennes parlées au sud de l’Inde (tamoul, telugu)
  • les langues indo-européennes parlées d’Europe jusqu’en Inde en passant par le moyen-orient et le Caucase (Français, allemand, grec, hindustani, iranien, arménien, etc.)
  • les langues chamito-sémitiques parlée en Afrique du nord et dans le golf arabe (le berbère, l’arabe, l’hébreu, l’égyptien ancien)
  • les langues nilo-sahariennes en Afrique méridionale
  • les langues nigéro-congolaises parlées dans toute l’Afrique subsaharienne (xhosa, zoulou, swahili)
  • les langues khoïsannes en Afrique australe (khoïkhoï)
  • les langues caucasiennes parlées – comme son nom l’indique – dans le Caucase et qui sont divisées en trois sous-familles non reliées entre elles (Géorgien, oubykh, abkhaze)
  • les langues ouraliennes ou aussi appelées finno-ougriennes qui sont parlées en Hongrie, Estonie, Finlande et en Russie majoritairement (finnois, saame, hongrois, estonien)
  • les langues amérindiennes et les langues na-déné parlées en Amérique (quecha, guarani, nahuatl ; najavo)
  • les langues altaïques parlées en Asie centrale et en Turquie (turc, mongol, ouzbek, kazakh, mandchou)
  • les langues sino-tibétaines parlées en extrême-orientale (cantonnais, mandarin, wu, tibétain, birman)
  • les langues austro-asiatiques parlées en Asie du sud-est (Thaï, cambodgien)
  • les langues austronésiennes (Javanais, indonésien)
  • les langues papoues & australiennes parlées en Océanie
  • les langues eskimo-aléoutes parlées en Amérique du nord et au Groenland (eskimo, inuktitut)
  • les inclassables ou « isolats », comme le basque (probablement issue d’une langue parlée en Europe avant que les indo-européens eux-mêmes y arrivent), le burushaki (parlée en Inde, reliquat des langues pré-indo-européennes), des langues anciennes comme l’étrusque parlée en Italie centrale avant que le latin, mais aussi le sumérien en Mésopotamie, le picte en Écosse. Le coréen est souvent perçu comme étant un isolat. Le japonais est souvent décrit comme faisant partie d’une famille propre (soit la famille des langues japoniques), mais on le retrouve parfois associé avec les langues altaïques.
  • les créoles & pidgins, qui ne sont rattachés à aucune famille particulière – ou plutôt plusieurs particulières – sont issus de mélanges complexes de langues différentes dans des contextes précis. La plupart du temps, un créole est issu d’un mélange composé d’une langue coloniale (français, anglais, espagnol, portugais), de langues locales (amérindiennes) et des langues des esclaves importés (langues d’Afrique). Les mots, la structure, la phonologie est empruntée à chacune des familles. Pour qu’il y ait formation d’un créole, il faut un superstrat difficilement accessible (langue d’une minorité en position de force, les colons) ainsi que plusieurs substrats (langues de la majorité, les esclaves importés et les natifs indiens). Un pidgin est une langue simple composés de structures de bases, les créoles étant originellement des pidgins.

À ces familles, on peut ajouter:

  • les langues construites, qui sont issus de créations réfléchies, façonnées de la main de l’homme (espéranto, volapük, solrésol).
  • les langues des signes, qui, bien que non-orales, forment des systèmes de communication propres et indépendants.
  • les langues sifflées, bien très marginales, sont également des langues dans la mesure où elles permettent de tenir des conversations. Elles sont dotées d’une syntaxe et d’une grammaire comme une langue naturelle l’est elle aussi.

 

Les familles de langue dans le monde actuel par répartition géographique.

Les familles de langue dans le monde actuel par répartition géographique.

On passera bien évidemment sur le caractère contesté de certaines familles (certaines sont pour certains regroupables, comme indo-européen et finno-ougrien, le coréen est parfois classé comme altaïque, etc). Quoiqu’il en soit, cette grande liste n’en est pas moins explicite: il existe aujourd’hui des milliers de langues représentées par des familles complètement différentes.

Rien que la branche indo-européenne, la plus grande en terme de locuteurs, comporte ~460 langues pour des centaines de millions de locuteurs, probablement presque 2 milliards aujourd’hui: les langues les plus parlées se trouvent dans le groupe indo-iranien (229millions ont l’hindi en langue maternelle et 460 millions l’utilisent en première langue, 106 millions ont le bengali comme langue maternelle), le groupe italo-roman (langue maternelle: 392 millions pour l’espagnol, 260millions pour le portugais, 115 millions français, 70-80 millions pour l’italien), le groupe germanique (langue première: 310-380 millions anglais, 100 millions allemand). D’autres groupes, comme le groupe slave, comportent des langues beaucoup parlées (russe surtout). Sur les 9 groupes de langues indo-européennes, deux sont éteints (anatolien & tokharien), d’autres sont marginaux en terme de locuteurs (le groupe représenté par l’arménien, le groupe représenté par le grec).

Dans le monde actuel, il y a tellement de langues que la majorité de la population mondiale est au moins bilingue.

Oui, mais?

Mais voilà, comme l’illustre l’exemple des langues indo-européennes, la répartition des familles en nombre de locuteurs est très inégale, et si les rapports de force ont toujours évolué à travers les âges, il est difficile d’inverser le processus qui conduit à la suprématie d’une famille de langue donnée. Il n’est pas impossible que dans un futur plus ou moins éloigné, l’une des grandes familles s’impose au détriment des autres (et certaines familles seront surement amener à disparaitre prochainement, ce scénario n’est alors pas si impossible en soi). Dans ces mêmes familles, des bras disparaissent toujours, ces ramifications s’éteignent et rien ne saurait les ramener à la vie. Bien évidemment, ne nouvelles apparaissent autour des langues les plus vivaces, mais ces bonnes vieilles racines anciennement dynamiques que furent le tokharien et l’anatolien pour l’indo-européen sont aujourd’hui belles et biens fossilisées.

La liste des langues amenées à disparaitre est si longue qu’il faudrait la nuit pour la lire entièrement, et encore, cette liste est probablement une estimation optimiste. Certaines des langues de cette liste sont volontiers classées comme déjà mortes, d’autres comme très bientôt mortes, et beaucoup comme prochainement mortes. L’Unesco donne tout de même un constat alarmant: une langue sur deux est menacée, une langue disparait toutes les deux semaines, et si on reste sans agir, des ~6000 langues qui existent actuellement, on n’en perdra ~5400 (90%). De ces langues restantes, de nouvelles apparaitront, mais ce qui sera perdu le sera à jamais.

Comparaison avec la situation une race = une langue

Alors, de cette longue introduction récapitulant la situation linguistique de la race humaine, on essaiera tant bien que mal de trouver des éléments de réponse à cette damnée question: pourquoi, dans les œuvres de fiction, une langue est toujours ou presque associée à une race, et lorsqu’il ne s’agit pas d’une race précise, d’un peuple clairement identifiable. Comme si la langue et la race/le peuple en question ne connaissait ni diglossie (société ou deux langues sont parlées, une pour l’élite et l’autre pour le reste par exemple), ni multilinguisme ou presque (les races données ne parlent que la langue de leur race à quelques exceptions près, et souvent cette exception, c’est je rajout d’une langue humaine ou commune afin que nous puissions en tant que spectateur les comprendre), ni hétérogénéité dans la communauté linguistique (Il y a presque jamais plusieurs langues pour un peuple, plusieurs langues qui ne soient pas forcément proches l’une de l’autre d’ailleurs).

Ci-dessous, je vais vous dresser un petit tableau (non-exhaustif) afin d’illustrer mon propos:

LANGUES ET LEURS RACES DANS LA FICTION
UNIVERS/ŒUVRE PEUPLE LANGUE
Seigneur des Anneaux (Tolkien) Nains Khuzdul
Seigneur des Anneaux (Tolkien) Serviteurs de Sauron Noir Parler
Seigneur des Anneaux (Tolkien) Valars Valarin
Seigneur des Anneaux (Tolkien) Haut-elfes (Vanyars & Ñoldors) Quenya
Seigneur des Anneaux (Tolkien) Elfes-gris (Sindars) Sindarin
Game of Thrones (Martin) Valyriens (haut) Valyrien
Game of Thrones (Martin) Dothraki Dothraki
Defiance (Serie TV) Irathien Irathien
Defiance (Serie TV) Castithan Castithan
Star Trek (Serie TV) Klingon Klingon
Avatar (Film) Na’vi Na’vi
Farscape (Serie TV) Luxan Luxan

Un monde colonisé par des hommes, mais pas tous

Datak Tarr, un castithan ayant connu la guerre et nostalgique de la vieille planète.

Datak Tarr, un castithan ayant connu la guerre et nostalgique de la vieille planète.

La première piste de réflexion est relativement bête et simple à comprendre, et concerne avant tout les œuvres fictionnelles de sciences-fiction. Si l’homme décidait de coloniser une planète, il est presque certain qu’il choisirait des colons issus de pays riches avec une langue en commun pour discuter. Probablement la langue du pays initiateur ou la langue du moment, disons… l’anglais. De ces colons aux origines possiblement multiples, une seule langue émergerait : l’anglais (spatial), un anglais métissé, modifié par les substrats que sont les langues maternelles des colons. Mais quoiqu’il en soit, il en émergerait probablement qu’une seule et unique langue commune à tous ces colons. Imaginons que la terre explose: Alors, la nouvelle race humaine au-delà de la terre serait dotée d’une langue unique.

Ce scénario est transposable aux Castithans dans Defiance: un peuple qui a émigré, et quittant sa propre planète (on ne sait pas pourquoi), il est fort à parier que la langue castithane ait été la seule à être apportée pour des raisons similaires à celles données dans l’exemple exposé ci-dessus. Nul ne sait si les castithans avaient originellement plusieurs langues, et rien ne dit que ce soit impossible.

Les dialectes ne sont pas mentionnés, mais ils ne sont pas impossibles non plus

Luxan_Commandoes

Un guerrier Luxan de la série Farscape. Les luxans parlent… luxan, mais peuvent communiquer et être compris de tous grâce aux « germes traducteurs ».

Dans Star Trek, il est évoqué à un moment qu’il existe au moins trois dialectes klingons. Alors, c’est le retour à l’éternel débat: qu’est-ce qu’une langue et un dialecte? Car, au final, ce n’est pas parce que ces derniers ne sont pas mentionnés qu’ils n’existent nulle part. Ils ne sont peut-être tout simplement pas considérés comme étant si différents du standard. Situation similaire un peu partout: tous les français parlent français, et la seule langue officielle de la France est le français. Toutes les publications, médias, documents officiels sont en français. Pourtant, il existe des langues régionales. Pas toujours très différentes du standard, pas toujours considérées comme « à part ». Et puis, qui a été interroger le petit gars au fond de Westeros? Pas dit qu’il ne parle pas un isolat!

De plus, l’action peut être parfois centrée sur une communauté linguistique donnée sans que ce soit précisé: Dans avatar, les na’vis que nous voyons ne sont peut-être pas très représentatifs de tous les bonhommes bleus de leur planète. D’autres langues sont peut-être présentes, on l’ignore tout simplement.

Tolkien, exception?

La porte de Durin. L'inscription sur la porte est écrite en quenya, langue des elfes.

La porte de Durin. L’inscription sur la porte est écrite en quenya, langue des elfes.

Si Tolkien peut faire figure d’exception, il n’est pas vraiment représentatif: il était linguiste, et même plus: il faisait de la linguistique historique. Alors, forcément, il était bien conscient des problèmes d’évolution et de séparations des langues en plusieurs autres. Conscient de l’existence des dialectes. On trouve alors dans son œuvre des situations de diglossie (le Quenya est la langue de culture tandis que d’autres langues sont utilisées au quotidien), d’adoptions de langues étrangères par certaines communauté comme langue principale (certains peuples hommes parlant au quotidien des langues elfiques), mais aussi de parenté de langues (les langues elfiques entre-elles, issues d’une seule et même langue originelle comparable à l’indo-européen commun). Le répartition langue/race est alors perçue comme étant simple et presque binaire, mais en réalité, l’œuvre de Tolkien est imprégnée de cette similarité avec notre monde d’un point de vue linguistique.

Halte à l’homomorphie!

Tout ce qui se passe ailleurs ne doit pas forcément se passer comme chez nous. Point. Les histoires et les mondes sont différents, et de ce fait, les conditions à l’existence d’un environnement linguistique semblable au nôtre ne sont pas forcément toutes remplies. Bien sûr, il y a des universaux: les langues évoluent, s’influencent, disparaissent et apparaissent. A des vitesses différentes, d’une façon qui n’est ni contrôlable, ni prévisible. Mais les conditions à l’existence de ces universaux ne sont pas connues et sont peut-être propres à l’homme tel qu’on le connait. Alors, bien évidemment, dans des mondes où tout repose sur cette homomorphie comme dans Games of Thrones, on a tout à fait raison de se poser des questions. Dans des mondes comme Farscape, c’est plus contestable. Dans des mondes comme dans Avatar, c’est clairement l’inverse: on est en droit de se demander pourquoi diable ait-il fallu que les extra-terrestres (les na’vis!) soient dotés d’un langage oral doublement articulé avec des phonèmes étonnement proches de ceux que l’homme peut prononcer et qu’aucune autre solution communicative n’ait été trouvée.

L’ignorance linguistique de l’auteur

Une rune orque dans Warcraft. C’est joli, mais qu’est-ce-que cela peut bien t-il signifier?

Ne me lancez pas de tomates putrides sur la tête! Il faut également admettre que, parfois, l’auteur est « naïf » en matière de linguistique. Il associe alors un peuple à une langue d’une façon presque normale, créant quelques mots qui sonnent bien et les associant à une phrase sans tenir compte de sa syntaxe. Toutes ces théories que j’ai avancées leur sont d’ailleurs des excuses! Dans World of Warcraft, il est précisé par exemple que quelqu’un avait été nommé Dranosh (la graphie très anglaises, remarquez!) en hommage à Draenor, la planète des orcs, et que cela signifiait « Coeur de Draenor ». Or, comme obtenir un tel sens d’un tel mot? Il est ou le ‘composé’? Dranosh est peut-être obtenu par dérivation interne? Par quelques lois d’assimilations que l’on ne saurait voir? Bien évidemment, cela n’a jamais été expliqué et surtout explicable : Les auteurs ont seulement dû trouver ça « joli ». Tolkien est à part. Et quelques œuvres où les langues sont créées par des professionnels (Peterson pour Games of Thrones ou Defiance) ont le cul entre deux chaises: les langues sont belles et plausibles, mais leur existence même pour ce peuple (en tant qu’entité unique) est parfois un peu difficile à expliquer.

Conclusion

A vrai dire, je n’ai pas vraiment de conclusion. Je pense surtout, comme le dernier paragraphe l’explique, que cette répartition est conditionnée par la naïveté de l’auteur et qu’elle n’a jamais été ni considérée comme plausible, ni considérée comme impossible. La vérité, c’est qu’elle n’a probablement jamais été considérée du tout. Dans certains cas, il est bien difficile d’expliquer en quoi cela serait impossible, puisque l’environnement linguistique ne nous est pas toujours bien connu, et lorsque c’est le cas, l’histoire des langues en question ne nous est jamais été expliquée. Il est alors difficile de trouver des explications concrètes, bien qu’on pourrait tout de même diviser les mondes alternatifs en 3 catégories:

  • les mondes de sciences-fictions, dans lesquels une telle répartition est peut-être plausible, mais où le fait même qu’une race extraterrestre soit doté d’une langue très humaine est contestable (lorsque c’est le cas).
  • les mondes plutôt médiévaux-fantastiques, dans lesquels cela devient beaucoup plus difficile de l’expliquer lorsque les races cohabitent et lorsque le monde nous ait bien connu ; en revanche, moins l’on en sait, plus cela devient plausible (puisqu’alors nous ignorons tout des autres communautés et donc de leurs langues).
  • les mondes autres, dans lesquels on trouve de la magie, des mondes de jeux vidéos également, où la langue n’est pas plus plausible que la structure sociale, que la ligne temporelle, que toute autre évolution. Des mondes où la science telle qu’on la connait ne fonctionne pas.