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péage – PTE#2


On considère souvent que le péage, c’est « l’endroit ou l’on paye ». On le trouve à ce titre souvent écrit payage. Mais est-ce vraiment le cas? Et pourquoi cela nous semble-t-il si logique?

Au programme: la réanalyse de péage en payage, la différence entre je paye et je paie, la racine ped-.

La réanalyse de péage en payage

Dans la précédente vidéo (Paye Ton Expression #1 : ‘jour ouvrable’), nous avions expliqué le processus de réanalyse. Dans notre cas, pour faire court, on réanalyse le mot péage pour qu’il s’adapter au mot payage qui, bien qu’inexistant, serait possible dans la langue.

Du mot payer, il serait théoriquement possible de former un mot payage, en ajoutant tout simplement le suffixe -age au radical du verbe de payer (pay-). Le suffixe -age est un suffixe polyvalent. Il sert aussi bien à créer des noms à d’autres noms pour lui donner un sens collectif (feuille > feuillage, outil > outillage), pour indiquer une condition relative au groupe déterminé par le substantif d’origine (esclave > esclavage, ermite > ermitage), ou pour indiquer un lieu à partir d’une caractéristique géographique (pays > paysage, marais > marécage), qu’à créer des noms à partir de verbe, comme pour héritage (< hériter), abordage (< aborder), truandage (< truander), dépannage (< dépanner), etc. C’est ce dernier exemple qui nous intéresse : de la même façon que du mot hériter on a créé héritage, on pourrait créer du mot payer le mot payage.

Il est à noter que le suffixe -age est aussi présent dans de nombreux mots directement hérités du latin, -age renvoyant à -atĭcus/-actĭcum (viaticum > voyage, salvaticus > sauvage).

Notre nouveau mot payage jouit d’une proximité phonétique extrême avec le mot péage. A cela, ajoutons alors que payage pourrait être prononcé /pɛjaʒ/ comme /peaʒ/ (soit en transcription française : pèïage comme péage). Et dans le cas où la dernière prononciation est retenue, rien ne pourrait séparer phonologiquement notre mot fictif payage de notre mot de départ, péage.

De plus, le sens du mot payage serait très probablement lié à l’idée de payer : « l’action de payer » (sur le modèle de héritage ou de abordage) ou « le lieu où l’on paye » (sur le modèle de paysage). Dans ce dernier cas, le sens entre notre mot payage et péage serait très proche, peut-être même confondu.

Pour conclure : la proximité entre un mot fictif mais théoriquement possible (payage) et un mot véritable dont le sens véritable et originel est vague (péage), tant sur le plan phonologique (prononciation proche voire identique) que sémantique (le sens est lui aussi proche voire identique : l’idée de payer est pour les locuteurs présente dans les deux), fait qu’on va les confondre, et considérer que celui qui existe vraiment mais dont le sens est vague est (ou a été) en réalité notre mot fictif, avec son sens, sa construction largement identifiable (pay-age / pay-er), et naturellement son orthographe. Pourtant, le mot payage n’a jamais existé. Et péage n’est pas lié à payer. Le mot péage vient bel et bien de pedaticum, construit à partir de la racine latine ped- associée au pied, et dont le sens est « l’endroit où l’on peut poser pied ».

La racine ped-, une racine plus courante qu’on ne le pense

Qu’on les mots suivant en commun?

péage – puy – Piémont – piéton – piège – peton – piédestal – piétaille – piétiner – piètre – empiéter – marchepied – trépied – empêcher – expédier – bipède – pétanque – appui – piger – pion – péon

Tous ces mots sont liés, de près ou de loin, à la fameuse racine ped- (latin pes/pedis « pied »). Certains de ces mots sont certes issus d’autres langues romanes (pétanque du provençal pé tanco « pied fixé », piédestal de l’italien piedistallo), il n’en reste pas moins qu’ils sont issus de cette racine.

En français, on trouve la racine ped– sous plusieurs formes : pet– (peton), pie- (Piémont) ou pech– (empêcher < impedicare) en sont certaines. De plus, certains de ces mots sont des doublets dialectaux (piger/piéger ; pitre/piètre).

Il est à noter que si on y ajoute les mots pris du grec, autre langue indo-européenne, on trouve beaucoup de mots liés à la racine ποδ-/pod- (πους/pous, ποδος/podos « pied ») : antipodes, poulpe, podium, polype, trapèze.

<p#renvoi>Pour plus d’info sur cette racine, une très bonne page sur projetbabel.org

Je paye ou je paie?

Tout comme c’est le cas avec j’essaye/j’essaie (ou je balaie/je balaye), les deux sont possibles. A priori, la variante graphique (et orale) en y est plus vieille. La variante en -ai- prononcée /ɛ/ (soit en transcription française : è) est probablement dû à une monophtongaison en fin de mot ou avant une consonne – c’est-à-dire qu’un groupe constitué de plusieurs voyelles est réduite à une seule – étant donné que dans toutes les autres positions, la séquence -ay- prononcée /ɛj/ (soit en transcription française : èï) est maintenue : je payais, je payai, j’ai payé, que je payasse (ou -ay- précède toujours une voyelle), le maintient de la semi-voyelle /j/ (en transcription française : y) empêchant surement le hiatus – c’est-à-dire la succession de deux voyelles prononcées indépendamment l’une de l’autre. Le futur fait exception, puisqu’il a systématiquement le monophtongue en -ai- prononcée /ɛ/ (soit en transcription française : è), comme dans je paierai.

En français, les diphtongues sont peu nombreuses (et selon linguistes même inexistantes), et dans l’histoire de la langue, elles ont eu tendance à disparaitre.

    Sources :