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jour ouvrable – PTE#1

Tout d’abord, si ouvrable ou ouvrier sont effectivement liés à œuvrer, ce ne sont pas les seuls ; le mot ouvrage pourrait par exemple être inclus à la liste, tout comme ouvré (dans le sens est à rapprocher de ‘fait main’).

Au programme: le concept de réanalyse, et une explication plus poussée sur jour ouvrable.

Quelques mots sur la réanalyse

La réanalyse – principe par lequel un mot est modifié pour s’adapter à un autre mot ou à un autre modèle, ou le principe qui fait qu’un mot est considéré comme lié à un autre sans que ce soit le cas – est un phénomène courant en linguistique. La réanalyse, c’est ce qui fait qu’un verbe peut par exemple changer de groupe : le participe de plaire est plu, mais le participe de se complaire, quel est-il ? si vous êtes tenté de dire complaisé ou complait au lieu de complu, vous l’avez réanalysé !

La réanalyse peut aussi être ce qui induit le changement de genre d’un nom : par exemple, le mot hymne qui est masculin en latin (latin hymnus, du grec ymnos/ὕμνος), est devenu féminin en français au XVIIe siècle à cause de l’influence de l’écriture (le -e muet final ayant été associé au féminin). Cependant, hymne a été utilisé au masculin, conformément à son genre originel, pour le sens de ‘chant à la gloire de qn/qc’, comme dans l’expression un hymne national ou un hymne à la joie. Depuis, sous l’influence de ces derniers, le mot hymne est dans l’usage souvent utilisé au masculin, quel que soit son sens (même religieux). L’usage du féminin parait désormais vieilli, bien qu’il ait été une innovation qui est bien moins vieille que l’usage du masculin. Un phénomène similaire s’est passé avec le mot lierre, qui était en fait originellement composé de l’article l’ et du mot iere, mot qui était à la base féminin. L’article a fini par fusionner avec le mot : ainsi, la suite l’iere a été réanalysé en lierre, et ce dernier a été réanalysé comme masculin pour correspondre au genre de la plupart des arbres et d’arbustes en français, majoritairement masculins.

La réanalyse peut également être ce qui implique qu’une prononciation soit modifiée. La réanalyse de ouvrer en œuvrer en est un exemple, mais d’autres pourraient être également cités : l’auteur Montaigne par exemple voit son nom prononcé /mɔ̃tɛɲ/ (soit en transcription française : montègne), puisqu’on imagine que le mot est composé ainsi : mont-ai-gn-e, ou ai correspond au son /ɛ/ (soit en transcription française : è). En réalité, montaigne est une ancienne graphie de montagne, où -ign- note le son /ɲ/ (en français habituellement écrit gn comme dans agneau). Ces deux écritures corresponde à un seul mot, à une seule prononciation, mais lorsque l’on a arrêté d’utiliser -ign- pour noter ce son (aujourd’hui uniquement présent dans oignon et seigneur), sans que le nom de famille de l’auteur n’ait cependant changé d’écriture : sa prononciation a alors été réanalysée pour coller avec sa nouvelle lecture. Un phénomène similaire arrive parfois d’ailleurs avec le mot oignon, que l’on prononce /waɲɔ̃/ plutôt que /oɲɔ̃/ (en transcription française : wagnon plutôt que ognon) sous l’influence de l’écriture, puisqu’il est alors perçu comme étant composé oi-gn-on plutôt que o-ign-on avec le trigramme -ign- encore présent.

La réanalyse est souvent motivée, c’est-à-dire qu’elle n’existe que parce qu’elle est quelque part nécessaire et si elle possède un modèle valide sur lequel se baser, le plus souvent, ce modèle étant perçu comme plus régulier ou évitant toute ambiguïté.

Pour revenir à la vidéo…

Pour la réanalyse, c’est le cas du mot ouvrer : trop proche de ouvrir, il a été inconsciemment modifié en œuvrer en se basant sur le mot œuvre. En revanche, là où le radical du verbe ouvrer n’avait pas besoin de changer de où il avait déjà été utilisé tel quel, dans des mots devenus indépendants, il fut maintenu tel quel : ouvrage n’avait pas besoin de changer, ce dernier était associé à son sens sans que rien ne vienne perturber cette association.

Dans le cas de ouvrable, le fait que l’on puisse l’associer à ouvrir n’est pas en soi surprenant, c’est même une association assez naturelle : ce mot n’existe aujourd’hui plus que dans cette expression, et son sens propre a peu à peu été perdu, du moins assez pour qu’on ne puisse plus aujourd’hui l’utiliser seul.

Par ailleurs, le modèle de création des adjectifs en -able est aujourd’hui toujours valable : il suffit de prendre un radical verbal (parfois le radical du participe) quel qu’il soit, lui associer le suffixe -able, et c’est plié : je peux alors dire facebookable, twittable sans que cela pose problème même si les verbes twitter et facebooker n’ont pas plus d’une dizaine d’années.

D’autre part, des mots comme mangeable (à la place de comestible, qui lui vient du verbe latin comedere « manger », cf. espagnol comer « manger ») ou résolvable (à la place de résoluble) sont acceptés par la plupart des francophones. Seul l’usage courant des adjectifs figés hérités directement du latin limite la productivité ; ainsi, les adjectifs suivant sont impossibles, car leur concurrent est encore trop présent : *voyable (visible), *boivable (buvable), *admettable (admissible).

même s’il existe des doublets, dont les sens sont cependant souvent distincts : croyable vs. crédible, solvable vs. soluble.

Ainsi, ouvr-able est logiquement vu comme un terme basé sur un verbe ayant pour radical ouvr-, le seul étant aujourd’hui ouvrir. Et ouvrir n’a lui-même pas de dérivé en -able/-ible/-uble.