[VRAI/FAUX] 5 idées reçues sur l’alsacien

divers-france-costume-alsacien-2Parmi toutes les langues régionales françaises, l’Alsacien occupe très certainement une place à part. Territoire germanique situé à l’ouest du Rhin et ayant participé activement à la révolution française, son histoire et sa culture ont autant attiré la convoitise de la jeune Allemagne pangermaniste que de la nouvelle république française cherchant à soumettre toute la rive gauche du Rhin ; si l’Alsace a fait parti de ces deux nations, chacune d’elles n’a jamais caché son aversion pour la langue locale, obstacle à son assimilation totale par l’un ou par l’autre.

Bien que mon nom aux consonnes germaniques ne soit pas alsacien (mais lorrain!), je me suis toujours concerné par le sort de cette langue. Tout d’abord, parce que la situation et le statut des langues régionales en France doivent changer, ensuite, parce que l’alsacien est associé à une histoire douloureuse.

Finalement, l’alsacien fait les frais de plusieurs idées reçues. Plusieurs sont naïves et compréhensibles, d’autres sont clairement associées à une fausse idée que l’on se fait de l’alsacien ou des langues régionales en général ; au final, j’ai listé à la fois les plus courantes et les plus sympathiques ; je vous liste en bas cependant toutes les idées reçues que j’ai pu rencontrées sur le net.

L’alsacien, c’est pas une langue: c’est un dialecte.

linguisticae-vrai&fauxEt nous revoilà parti avec la vieille rengaine. Pour se défaire de cette hypothèse, il suffit de prend la définition même de langue donnée par Saussure, le père de la linguistique moderne : une langue est un système de signe servant à communiquer. Ainsi, toute forme de parler est une langue, les dialectes eux-mêmes sont des langues. Si on s’éloigne de la définition purement linguistique, le terme de langue est souvent rapproché du terme de standard. Ainsi, une langue est ce qui est doté d’une norme, et là encore, l’Alsacien est désormais doté d’une norme (écrite), qui est par ailleurs désormais proposée par de nombreuses écoles de la région.

Mais si dire que l’alsacien est un dialecte est faux, dire que l’alsacien est en réalité composé de nombreux dialectes est vrai. En fait, si on prend la définition même du mot dialecte – je ne parle pas de la définition populaire, mais bien du sens que ce mot avait à l’origine – cela devient plus clair : tout d’abord, si on en prend l’étymologie, cela nous renvoie au latin dialectus ‘langage local’, directement pris au grec διάλεκτος/diálektos ‘discussion, discours’. D’une manière plus anachronique, le mot dialecte peut être en gros décomposé en deux éléments : dia- « à travers, entre, en divisant » (que l’on trouve dans les mots-savants diatopique ‘à travers les lieux’ ou diachronique ‘à travers le temps’) et -lecte, qui a pris le sens de ‘variété linguistique’ (que l’on trouve dans sociolecte ‘langue propre à une cercle social’ ou idiolecte ‘langue de l’individu’).

Quelques isoglosses de l'alémanique/alsacien.

Quelques isoglosses de l’alémanique/alsacien.

En gros, un dialecte est une variété parmi plusieurs autres, dont on considère par ailleurs qu’elles sont le plus souvent intercompréhensibles. Ainsi, le terme linguistique continuum dialectal désigne une étendue géographique où les langues de chaque village sont très proches les unes des autres, mais à mesure que l’on s’éloigne d’un village donné, les différences avec la langue de celui-ci s’accentuent. Et justement, l’Alsace est couverture d’un immense continuum dialectal, partant du sud où les dialectes locaux sont proches de ceux du suisse allemand jusqu’au nord où les dialectes locaux sont très proches de ceux parlés en Lorraine.

Par ailleurs, tous les dialectes alsaciens possèdent également en commun quelques traits caractéristiques, comme la mutation de b à w (allemand aber ‘mais’, alémanique abber mais alsacien àwwer), la mutation de g à w (allemand magen ‘estomac, ventre’, alémanique mage mais alsacien mawe), mais aussi la chute de e et i devant r en fin de mot (allemand mutter ‘mère’, alémanique muetter mais alsacien müedr).

Plus personne ne parle Alsacien

linguisticae-fauxSi le nombre de locuteurs est en chute libre, dire que la langue est morte est loin de la vérité. L’alsacien était selon la Délégation générale à la langue française et aux langues de France en terme de fréquence la quatrième langue de France en 1999 (avec environ 660.000 locuteurs habituels, devant l’occitan avec 610.000, le breton avec 290.000). Le nombre de locuteurs occasionnels était par ailleurs jugé au moins aussi important.

L’évolution du nombre de locuteurs de l’alsacien en Alsace (source: https://nathandeutsch340.wordpress.com/about/)

 

En revanche, il ne faut pas se voiler la face : la plupart des jeunes générations ne parlent ni l’alsacien, ni l’allemand, deux langues qui sont pourtant bien présentes dans le système scolaire et dans l’histoire de l’Alsace. Si l’on compte environ 43% d’Alsacien parlant le dialecte de façon habituelle, il est à noter que la plupart du temps, cela se fait en famille, et presque toujours avec la génération actuelle ou qui précède : ainsi, plus la génération est jeune, moins elle parle la langue des ancêtres. Cela est dû à plusieurs raisons :

Premièrement, l’ère de l’information immédiate et des médias impliquent des usages de la langue plus ‘utiles’ (bien que cette prétendue utilité ne soit qu’illusoire), impliquant un usage prédominant du français en France aux détriments des langues régionales, notamment à la télévision largement centralisée et nationale dont la seule langue est le français, mais aussi dans la presse écrite locale, à la radio, et cela est d’autant plus dommage que ces mêmes médias pourraient au contraire être d’excellents vecteurs.

Deuxièmement, les déplacements beaucoup plus nombreux font que nous sommes toujours plus amenés à aller vivre loin de là où nous venons, empêchant alors les échanges dans notre langue régionale avec notre nouveau cercle social.

Troisièmement, la chute du nombre de locuteurs est à imputée aux locuteurs mêmes. C’est triste à dire, mais si une langue n’est plus transmise aujourd’hui en France à l’heure où les langues régionales sont amenées à toujours être plus reconnues (et même si pendant longtemps elles furent interdites!), c’est avant tout parce que les locuteurs eux-mêmes refusent de parler avec leurs enfants dans ces langues, parfois en voulant privilégier d’autres langues ‘plus utiles’ comme l’anglais. Souvent, cette transmission est perçue comme inutile voire honteuse, comme si la langue était un marqueur social. Pourtant, ce n’est pas parce que Jaurès parlait occitan que l’on retient son nom… comme quoi, le déterminisme social par la langue, ça a ses limites !

L’allemand vient de l’alsacien

linguisticae-fauxNon, non, non et non. Pas du tout. Pourtant, lorsque j’ai un peu fouillé le net pour y trouver des informations sur l’alsacien, c’est une idée qui revenait souvent, et d’ailleurs, elle avait pour vocation de légitimer la supériorité de l’alsacien sur l’allemand standard. En réalité – et en passant sur le fait qu’une langue ne peut pas vraiment être ‘supérieure’ à une autre – l’alsacien et l’allemand ont connu une histoire parfois similaire, parfois identique et parfois différente. Le standard allemand ne s’est pas formé à partir de l’alémanique (qui regroupe entre autre l’alsacien, le souabe ou le suisse allemand), ni même de l’allemand supérieur (en allemand Oberdeutsch, qui regroupe les dialectes alémaniques et bavarois), mais à partir des dialectes d’Allemagne centrale (qui regroupe les dialectes centraux d’Allemagne, comme le francique, le saxe, le berlinois). En outre, avant la deuxième mutation consonantique dont les débuts sont apparus vers le XI ou XIIe siècle ap. J.C., les dialectes germaniques du nord de l’Allemagne jusqu’au sud de L’Autriche étaient largement similaires.

Par ailleurs, l’alsacien a été influencé par le francique – un autre dialecte germanique situé au nord de l’Alsace, mais aussi en Moselle -, par le français bien évidemment, mais aussi par le yiddish.

Pour conclure, l’allemand standard et les dialectes alsaciens sont toutes des langues sœurs.

T’es de lorraine? Alors tu dois parler alsacien! Bah oui, on parle bien d’Alsace-Lorraine !

KRElzasLL’Alsace-Lorraine a été une entité administrative à plusieurs reprises dans l’histoire, la première fois sur le I. Reich de Bismarck, après l’annexion de 1871 et jusqu’en 1918, la deuxième fois sous le III. Reich d’Hitler entre 1940 et 1945. Elle fut administrée directement par l’état allemand par l’empereur, contrairement aux autres territoires du Reich qui étaient plus ou moins indépendants et administrés par des rois, ducs ou comtes locaux.

Cependant, l’Alsace-Lorraine n’a jamais été en tant que telle une entité linguistique homogène, comme ce n’est d’ailleurs toujours pas le cas aujourd’hui. Leur association vient du fait qu’elles constituaient les deux territoires germaniques incorporés dans la république française dans le collimateur de Bismarck, mais leur histoire et leur culture sont à la base assez différentes :

Les parlers alémaniques aux alentours de 1950 (en Alémanique).

Les parlers alémaniques aux alentours de 1950 (en Alémanique).

Tout d’abord, d’un point de vue religieux, puisque si la Lorraine était avant son annexion très clairement catholique, l’Alsace était quant à elle plus mixte (en 1910, un tiers à la moitié de la population était protestante dans le sud de l’Alsace, un sixième à un cinquième dans le nord de l’Alsace).

Ensuite, d’un point de vue historique: la partie germanophone de la Lorraine était inclue dans le Duché de Lorraine, un duché tourné vers la France depuis le XIIIe siècle (qui passa en Autriche cependant entre le XVII et le XVIIIe siècle) et qui y fut incorporé pacifiquement au XVIIIe siècle ; L’Alsace en revanche, organisée en dix cités-libres (la décapole) à partir du XIVe siècle, était tournée vers l’empire germanique. Elle ne fut inclue à la France qu’après de batailles laborieuses au XVIIe siècle par vagues successives, la première annexion étant faite à la fin de la guerre de 30 ans (en 1648). Après son annexion – qui n’inclut pas Mulhouse, restée libre – l’Alsace conserve une grande autonomie.

pour en savoir plus: http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fe/Elsass-Lothringen_1648-1789.jpg (en allemand)

Rheinischer_faecher

La situation des dialectes lorrains germaniques (franciques). On voit nettement le lien entre la lorraine et le Luxembourg, la Rhénanie allemande mais aussi avec le sud des Pays-bas.

Finalement, la différence est linguistique. Les parlers germaniques de Lorraine sont inclus dans la famille des dialectes centraux allemands, aux côtés du luxembourgeois, des parlers de la Hesse, de Saxe et de Thuringe, tandis que l’alsacien est inclus dans la famille des langues alémaniques, et plus largement dans la famille des langues allemandes supérieures. Ainsi, l’alsacien est associé au sud de l’espace germanophone (direction Suisse/Bavière/souabe), tandis que le francique lorrain est associé au centre de l’espace germanophone, et plus précisément la Rhénanie allemande (direction Luxembourg/Sarre/Rhénanie).

 

L’alsacien est réservé aux régionalistes ou indépendantistes. La français, c’est la langue de la république.

linguisticae-fauxOutch. A vrai dire, cette idée n’est pas réservée à l’alsacien, le breton, le corse, le basque en font également les frais – entre autres – et cela est dans la continuité des idées jacobines, pour qui l’indivisibilité de la république française n’est possible que sans langues régionales« Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand ; la contre-révolution parle l’italien, et le fanatisme parle le basque. assuré la domination des prêtres, des nobles et des praticiens, empêché la révolution de pénétrer dans neuf départements importants, et peuvent favoriser les ennemis de la France. Cassons ces instruments de dommage et d’erreur. »  écrivait Barère de Vieuzac.

La langue alsacienne a été comme toutes les autres langues régionales interdite et surveillée, mais il s’agissait là plus d’une peur des français attachés à la langue unique que d’autre chose.

De plus, le fait d’être fier de sa langue maternelle quelle qu’elle soit n’a jamais été un affront à la république, ni à qui que ce soit. en Allemagne, avoir comme langue maternelle le dialecte local n’a rien d’exceptionnel, et cela n’est pas forcément accompagné d’une volonté de séparatisme.

Pour en apprendre plus sur ce sujet, vous pouvez vous reportez à l’article La France et la charte européenne des langues minoritaires: entre avancée et stagnation.

 L’anecdote de la fin : le mot barabli

Lorsque l’Alsace-Lorraine fut réincorporée en France, la question du ‘triage’ des prisonniers se posa : pour déterminer quels prisonniers de guerre étaient alsaciens ou allemands, on leur présentait un parapluie et on leur demandait de dire de quel objet il s’agissait ; tandis que les allemands utilisaient le mot Regenschirm (ou une forme dialectale de ce mot), les alsaciens utilisaient quant à eux le mot barabli, emprunté au français.

Les autres idées reçues

Voici une liste des autres idées reçues que j’ai pu trouver, avec un cours commentaire :

  • L’alsacien descend du gaulois, il est donc plus français (et légitime) que le français.

Alors, non. L’alsacien est une langue germanique, le français est une langue latine. Le gaulois est une langue celtique, mais AUCUNE langue ne descend du gaulois, même pas le breton (qui descend du celtique insulaire parlé dans les îles britanniques et qui fut apporté par des migrants bretons de grande-Bretagne). L’argument souvent apporté – lorsqu’il y en a un – c’est que l’alsacien contient parfois quelques mots d’origine celtique. A vrai dire, toutes les langues d’Europe contiennent des restes du celtique, autrefois parlé de l’ouest de la France jusqu’en Hongrie. Le celtique est ce qu’on appelle un substrat : une langue qui a été remplacée par une autre mais qui en laissant sa place à laissé quelques mots, souvent des noms de lieux.

  • L’alsacien est un mélange de français et d’allemand.

Si vous faites aussi partie de ceux qui pensent cela, je vous invite à relire l’article.

  • L’alsacien coute beaucoup trop cher, c’est pour ça qu’on l’a interdit.

L’auteur de ce commentaire justifie son propos par le coût que représente l’impression de livres dans cette langue ou de tracts ainsi que le coût de l’enseignement à l’école. Ainsi, l’alsacien est un passe-temps au même titre que le foot, il devrait donc être limité aux associations et uniquement en dehors de l’école. Sans commentaires.

  • Ceux qui parlent alsacien ont un niveau de français plus réduit, empêcher sa propagation permet d’améliorer le niveau de français des alsaciens.

Sans commentaires. En fait, si, un commentaire : les études sur le bilinguisme montre toujours que celui-ci est largement bénéfique.

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Des commentaires similaires avaient été relevés lors de la rédaction de l’article sur les langues minoritaires en France et sur leur reconnaissance. Je les avais référencés d’ailleurs, ce que je ne ferai pas aujourd’hui : je crois que beaucoup de ces idées reçues sont dues à l’ignorance plutôt qu’à autre chose ; le seul moyen de lutter contre, c’est d’argumenter et de montrer pourquoi elles sont fausses. Après tout, beaucoup de monde pense encore que la muraille de Chine se voit depuis la lune et que la force qui émane de la rotation de la terre détermine le sens de rotation de l’eau dans votre lavabo : en comparaison, les idées reçues sur l’alsacien sont presque ‘normales’. Il ne reste qu’aux alsaciens eux-mêmes de chaque jour lever le voile sur leur culture et leurs mots avec le plus d’objectivité possible, sans bannir la passion qu’ils portent dans leur cœur pour leur culture et pour leur héritage.