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[VRAI/FAUX] Doit-on réformer l’orthographe française? 5 idées reçues discutées pour comprendre la situation.

i-love-orthographe-131618526191L’orthographe française est une gageüre pour beaucoup d’apprenants, qu’ils soient de langue maternelle française ou étrangère. Aujourd’hui, près de 20% des petits français entrant dans le secondaire (collège-lycée) ne maitrisent pas l’orthographe de leur langue maternelle, laissant ressentir le besoin d’une réforme l’orthographique. Pourtant, si aujourd’hui plus que jamais l’idée d’une réforme fait son chemin, elle fait face à une vive opposition, justifiée par certaines idées-reçues. Ci-dessus, 5 de ces idées sont décortiquées afin de démêler vrai du faux, et surtout afin d’en finir avec les arguments invalides, qu’ils soient utilises pour ou contre l’idée d’une réforme.

L’orthographe n’a jamais été réformée. D’ailleurs, on écrit comme au moyen-âge.linguisticae-faux

L’orthographe du français a été réformée plusieurs fois, la dernière réforme date de 1990. Plusieurs réformes ont été importantes, changeant grandement l’orthographe de certains mots en profondeur ; la réforme orthographique de 1835 a par exemple changé le digramme oi en ai (françois devenant français), plusieurs lettres additionnelles ont été ajoutées, notamment des t finaux: dens > dents, enfans > enfants, etc. La réforme orthographique de 1878 a également changé plusieurs accents, notamment é en è pour se conformer à la nouvelle prononciation (collége > collège), certains ë sont devenus è (poëte > poète), de nombreux y ont été remplacés par des i (asyle > asile, abyme > abîme), et les groupes de lettres phth et chth sont simplifiés en pth et cth (aphthe > aphte).

Par le passé, d’autres réformes ont été appliquées afin de supprimer certaines consonnes qui n’étaient plus prononcées et en rajoutant de nouvelles dites « étymologiques », et en 1740, un tiers des mots ont changé d’orthographe (en introduisant des accents notamment). les mots trônes, écrire et fièvre étaient originellement écrits throne (qui perd un h issu du grec mais se dote d’un ô pour noter la prononciation fermée) escrire (le s étant tombé, mais qui est encore présent en espagnol dans escribir, et en italien sans le e – qui est tombé en italien à la place du s – dans scrivere) et fiebvre (où le b était étymologique, du latin febris. On retrouve souvent ce b dans les noms de famille, surtout pour Favre/Fabre/Fèvre/Fèbre/Febvre « ouvrier, travailleur » du latin faber « travailleur, ingénieux, habile »).

Concernant le moyen-âge, une bonne partie de celle-ci s’est passé dans l’absence de norme, les scribes étaient libres d’écrire comme il le désirait. Le mot cœur s’écrivait alors queur, quers, quors, cuer, etc. De plus, les variantes régionales venaient influencer l’écriture des scribes, rendant l’interprétation d’un texte plutôt… trivial.

L’Orthographe du français est étymologiquelinguisticae-vrai&faux

L’orthographe du français est dans l’ensemble étymologique. Ainsi, lorsqu’on a décidé de rationaliser l’écriture française pour rendre plus transparente son origine latine, on a décidé d’écrire tens avec un p intercalaire (tens > tenps > temps, car n devient m devant m, b et p !) pour le lier avec tempus, son étymon latin. Le problème, c’est qu’on est parti du principe que le français venait du latin classique (le latin écrit par les intellectuels) et non du latin vulgaire (le latin parlé par le peuple), ignorant alors beaucoup d’apports gallo-romans ou populaires. Ainsi, on a décidé d’écrire pois avec un d intercalaire pour faire poids, censé renvoyer à pondus en latin. Mais ce mot vient en réalité du gallo-roman *pesu (du latin pensum), qui a donné par ailleurs le mot peso en italien. Idem pour puis qui devient puits pour renvoyer à puteus « puits », alors qu’il vient du bas-francique *putti, un mot phonétiquement proche mais pourtant bel et bien germanique. De la même manière, on a longtemps écrit savoir avec un ç – soit sçavoir – pour le relier à scire « savoir » en latin classique, alors qu’il vient du bas-latin sapere (italien sapere « savoir », espagnol saber « savoir »).

L’écriture étymologique n’est pas toujours systématique : on a vu ci-dessus que trône, écrire et fièvre s’écrivait respectivement throne (grec thronos), escrire (latin scribere) et fièbvre (latin febris). Si th a disparu pour trône, il est encore présent pour thème (écrit en ancien français tesme, où es note un e ouvert, d’où le è de thème), si es est devenu é pour écrire, on le retrouve dans l’accent circonflexe avec les mots chêne, fête (< chesne, feste) et il est maintenu en cas de liaison possible en fin de mot (les, des, mes, et au pluriel par exemple) et dans les noms de famille comme Fresne, Chesnel, etc. Le b de fièvre est encore présent dans certains noms de famille comme il l’a déjà été dit (Fèbvre), mais aussi en position finale dans plomb et radoub. Notons que certains mots possèdent une double orthographe, comme clé/clef.

Il est à noter que beaucoup de mot n’ont pas de consonne étymologique finale. Par exemple, exclu (qui donne exclusion), abri (qui donne abriter) ou encore loin (qui donne lointain) sont dans ce cas, et ils sont loin d’être les seuls. Parfois, l’écriture étymologique implique des prononciations exceptionnelles, comme isthme, prononcé comme si th n’était pas présent dans le mot.

Ainsi, l’écriture n’est pas toujours étymologique, tantôt parce que les lettres ajoutées ne reflètent pas l’étymologie, tantôt parce qu’elles sont ajoutées dans certains cas et pas dans d’autres.

Notons que la chanson de Roland, premier texte en français, était écrit phonétiquement.

L’orthographe française est la seule à ne pas être phonétique

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Tout d’abord, il convient d’expliquer ce qu’est une langue à orthographe phonétique : il s’agit d’une orthographe qui, dans son système de transcription, choisit une lecture non-ambiguë des lettres, avec une répartition une lettre = un son quasi-parfaite. Quasi? Oui, parce qu’en réalité, une orthographe strictement phonétique n’existe presque jamais. La seule est peut-être celle du finnois, qui, mis-à-part le mot banaani prononcé [‘pana:ni] (avec un p à la place du b donc, puisque le b n’existe pas en finnois), respecte assez fidèlement ce schéma. Les langues slaves sont relativement fidèle au schéma, mais elles ont également été codifiées plus tard, sans avoir le poids du vieux-slave derrière elles comme le français a le poids du latin pour s’obliger à adopter une orthographe étymologique. Au contraire peut-être même, les nationalistes slaves ont toujours eu un goût pour la différence, car plus la langue (et son écriture) est différente du voisin, plus l’indépendance semble se justifier.

Certaines écritures semblent être strictement phonétiques alors qu’elles sont partiellement étymologique, comme celle de l’allemand: s n’est pas prononcé de la même façon devant une occlusive sourde en début de mot (une occlusive sourde, c’est p, t ou k), devant une voyelle en début de mot, entre deux voyelles ou en fin de mot. Ainsi, Stein se prononce /’ʃtaɪ̯n/ (soit en transcription française, chtaïne), Saft se prononce /zaft/ (soit en horrible transcription française, zafte), Hase se prononce /’haze/ (soit en très horrible transcription française, haze), los se prononce /los/ (soit en très très horrible transcription française, lôsse). Le phénomène étant très régulier, aucun changement orthographique n’est alors nécessaire. Pourtant, s possède trois prononciations différentes, plus qu’il n’en a en français (en français, on a [s] dans hausse et [z] dans ose).

Et puis, une écrire phonétique est aussi parfois étymologique : en roumain, ă est prononcé comme un e caduc, et le fait que ce soit transcrit par un a avec un symbole bref n’est rien d’anodin: il s’agit en effet d’un a bref latin ayant muté en e caduc.

Concernant les langues à écriture étymologique, il en existe au moins une très connue: l’anglais. Des mots comme rough, through ou tough ne riment pas, le groupe gh est en outre très souvent muet (knight « chevalier », light « lumière »), mais il est étymologiquement justifié, puisqu’en anglais par exemple, knight et light renvoient en vieil-anglais à cniht et leoht, dont les étymons allemands sont par ailleurs Knecht et Licht. D’autres écritures sont en quelque sorte étymologiques, dans une moindre mesure cependant, comme les langues scandinaves modernes, dont l’écriture renvoie au vieux-norrois.

Réformer l’orthographe, c’est tous écrire en SMS

linguisticae-fauxFaux, faux, faux, faux ! Le SMS n’est pas normé, et retourner à un langage sans normes, c’est retourner au moyen-âge. En SMS, quoi peut théoriquement s’écrire koi, kwa, koa, coi, cwa, coa, quoi, quoa, qwa. 9 formes. On en rencontre souvent 3, les trois premières variantes en k initial. On y voit également que [wa] est écrit tantôt oi comme en français, tantôt wa, tantôt oa. L’écriture SMS n’est pas une écriture : chacun choisit ses propres transcriptions, qui sont alors arbitraires et personnelles, contrairement à un standard orthographique actuel qui est motivé et partagé.

Des normes alternatives existent, mais elles sont encore là souvent soi-disant phonétiques, mais en réalité largement arbitraires. N’oublions pas que la réalisation de certaines voyelles peuvent être différentes d’une région à l’autre, sans que l’écriture du standard actuel ne puisse discriminer l’une ou l’autre ; en revanche, imposer une écriture du mot épais en épé (imposer un e fermé là où la majorité de la francophonie prononce un e ouvert) ou du mot lundi en lindi (là ou encore quelques régions font la différence entre les nasales écrites un /œ̃/ et in /ɛ̃/), ou encore supprimer le e de l’accord du féminin (où le groupe ée est encore prononcé allongé dans certaines régions), c’est clairement subjectif et discriminant, et alors pour certains, illogique. Et non motivé.

De plus, l’écriture française actuelle permet parfois une certaine régularité à l’écrit des paradigmes. Ainsi, écrire le verbe faire en fèr, pour ensuite conjuguer en je fé, nous fezon, rend le paradigme plus irrégulier. Un détail, certes, mais un détail important.

Le français à l’écrit est difficile pour les étrangers

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Tout d’abord, il est indéniable qu’une écriture dont la logique ne transparait pas toujours, c’est assez difficile. En revanche, il est également vrai que lire un texte en français sans avoir de connaissances étendues dans cette langue est possible pour les locuteurs de langues romanes, notamment les hispanophones et italophones. L’orthographe latinisante permet une analyse des constituants du français par calque sans forcément connaitre la prononciation.

Une nouvelle réforme est nécessairelinguisticae-vrai

Selon moi, elle est inévitable. En réalité, l’écriture doit toujours évoluer en fonction de la langue, et cette dernière évolue quoiqu’il arrive. Maintenir une orthographe ayant parfois des archaïsmes évidents, c’est prendre le risque que la langue écrite et la langue orale se séparent. Et la langue orale finit toujours par vaincre, comme on l’a vu pour le latin vulgaire.

Plus une réforme attend, plus le saut à faire est grand.